« Il est vrai qu’ils ont touché à des substances stupéfiantes ; se sont laissés déborder par leur gigantesque et fulgurent succès ; ont déclaré dans un moment d’orgueil être plus célèbres que Jésus ; ont pris plaisir à envoyer de mystérieux messages – et même d’improbables exégètes sataniques – en jouant sur des légendes à leur propos et sur la soi-disant mort de l’un d’entre eux ; alors bien sûr, ils n’étaient pas le meilleur exemple pour la jeunesse de l’époque. Mais pas le pire non plus. Car à l’écoute de toutes leurs chansons, tout ceci semble lointain, et insignifiant. (…) Quarante ans après leur séparation, leurs plus belles mélodies demeurent des bijoux qui ont à jamais changé la musique, et continuent de nous combler d’émotion. »

 

L’osservatore Romano, organe officiel du Vatican, 10 avril 2010.

 

Voilà, en quelques mots, une page de tournée. Depuis un mot malheureux de John Lennon en 1966, les Beatles étaient interdits par l’Eglise catholique. Les voilà réhabilités quarante ans après leur séparation, trente ans après la mort de John Lennon, et près de dix ans après celle de George Harrison.

 

L’histoire commence donc en 1966. Le groupe britannique est au sommet de sa gloire après un épisode que l’on appelle « la Beatlemania » qui a débuté trois ans plus tôt avec le tube « Please please me ». A cette époque déjà, des conservateurs chrétiens avaient entendu dans cette chanson d’amour, par je ne sais quelle contorsion perverse de l’esprit, des références à la fellation ou à des pratiques sexuelles que l’Eglise catholique réprouve. Mais c’était pour ainsi dire sans conséquence.

 

Le 29 juillet 1966, en revanche, John Lennon déclanche, bien involontairement, une tempête (dans un bénitier ?) en déclarant à la presse : « Le christianisme va disparaître. Il va s’évanouir et s’effondrer. Je n’ai pas besoin d’argumenter : nous [les Beatles] sommes désormais plus populaires que Jésus. Je ne sais pas qui disparaîtra en premier, le rock n’roll ou le christianisme. » Il a par la suite de nombreuses occasions de s’expliquer et maintient qu’il pointait du doigt un problème de l’Eglise, mais ne cherchait en rien à se comparer à Dieu. Il n’en reste pas moins que pour les Chrétiens du monde entier, John Lennon vient de comparer son groupe au Christ, et qu’il s’agit d’un blasphème impardonnable. Le Vatican interdit les Beatles, le gouvernement d’Afrique du Sud en fait autant, les médias états-uniens boycottent le groupe et des autodafés sont organisés sur tout le territoire des USA pour brûler les disques des Beatles, le Ku-Klux-Klan annonce qu’il va assassiner le premier Beatle qui foulera le sol américain… mais rien n’y fait, leur nouvel album, Revolver, reste n°1 de tous les hit-parades du monde (sauf en Afrique du Sud où il n’est vendu qu’en contrebande).

 

Par la suite, les choses ne s’arrangent pas. George Harrison part, à la fin de la même année 1966, en Inde avec son épouse pour étudier la spiritualité hindoue auprès du Maharashi Mahesh Yogi, vite rejoint par ses trois amis. Puis Paul McCartney avoue en 1967, avoir pris de la drogue, alors que les initiales de la chanson « Lucy in the Sky with Diamonds » n’en finissent pas de faire couler de l’encre. Un an plus tard, les choses empirent à nouveau : enthousiasmés par l’esprit ambiant, les Beatles chantent la Révolution et l’Union Soviétique, et glissent une chanson étrange, "Revolution 9", dans     Un autodafé anti-Beatles aux USA en 1966     leur double-album blanc. Cette chanson expérimentale, permet d’entendre, en l'écoutant à l’envers, les phrases « turn me on dead man » (allume-moi, homme mort), « let me out » (fais-moi sortir) et « Satan, look at me » (Satan, regarde-moi). Orgueil, sexe, drogue, communisme et paganisme, voilà qui fait vraiment beaucoup pour un seul groupe.

 

Après sa séparation, les choses sont loin de s’améliorer. John Lennon finance jusqu’à sa mort le Sinn-Féin, parti irlandais républicain proche du communisme et branche politique de l’IRA, ainsi que le petit parti communiste britannique. Paul McCartney se dit clairement communiste dans les années 1970 – 1980, et continue encore aujourd’hui de faire chaque année un pèlerinage en Inde pour rendre hommage à Vishnou. George Harrison produit un film sarcastique des Monty Python sur le christianisme, intitulé La Vie de Brian, puis devient membre de l’association internationale pour la conscience de Krishna (mouvement Hare Krishna) à qui il lègue par testament son château du nord de l’Angleterre, à sa mort en 2001. Ringo Starr reste, des quatre, celui qui provoque le moins la colère de l’Eglise, même si sa participation pleine d’humour noir et de satire de la religion, au film  The Magic Christian  n’est pas vraiment appréciée.

 

Certains extrémistes vont jusqu’à affirmer que les Beatles sont les quatre cavaliers de l’Apocalypse. Ces personnages mentionnés dans le Nouveau Testament, sont présentés comme quatre cavaliers annonciateurs de l’Apocalypse, qui arriveront sur Terre pour détourner le monde du message de la foi en se rendant excessivement populaires jusqu’à chercher à prendre la place de Dieu en incitant les peuples à viser un autre paradis que le royaume des cieux… Ainsi soit-il (ou en anglais, Let it Be) !

 

C’est donc fini. L’Eglise, pourtant plus réactionnaire que jamais dans ses propos sur l’homosexualité, le préservatif, Pie XII, la fraternité Saint-Pie-X, le négationnisme, cette Eglise-là cherche à se refaire une jeunesse en pardonnant, 40 ans après sa séparation, ses blasphèmes à un groupe de rock. Si j’étais un impie, je dirais que c’est un peu court, jeune homme. Ou un peu trop long, au contraire. Mais ne nous plaignons pas, elle avait tout de même mis 290 ans pour Copernic…

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