Un petit peu de retard, il est vrai, et j'espère n'avoir pas trop déçu celles et ceux qui attendaient logiquement un billet sur les immenses manifestations qui ont accompagné, dans toute la France, la grève générale.

Un record pour le XXIème siècle, et même un record au niveau national pour les XXème et XXIème siècles: les manifestations du 19 mars contre la politique générale du président de la République et de son gouvernement étaient les plus grosses manifestations syndicales depuis très longtemps!

J'ai eu l'idée de chercher l'historique des plus grandes manifestations syndicales de l'histoire de France. N'ayant rien trouvé sur internet, j'ai principalement fait ça de mémoire, il faut donc bien considérer que ce travail n'est absolument pas scientifique.

Avant le 19 mars et le 29 janvier 2009, il y avait eu le 28 mars 2006, une gigantesque manifestation (3 000 000 selon les organisateurs, 1 000 000 selon la police) contre la Loi sur l'Egalité des Chances de Dominique de Villepin, qui prévoyait notamment l'instauration du CPE, pour précariser davantage la situation des jeunes au travail. Le 13 mai 2003, c'étaient 2 000 000 de personnes (moitié moins pour la police) qui défilaient contre le plan de Jean-Pierre Raffarin sur les retraites.

Je ne compte pas les défilés du premier mai dans mon historique, car je ne les considère pas comme des manifestations: ils sont un défilé à date fixe et non une réponse à une situation particulière. Pourtant, le 1er mai 2002 était aussi une manifestation, puisque les Français, entre les deux tours des élections présidentielles étaient 1,3 millions contre le fascisme qui faisait son entrée au 2ème tour.

Il faut ensuite remonter à 1995, et le vaste mouvement de grèves générales contre le plan d'Alain Juppé, notamment sur les retraites et le financement de la sécurité sociale: le 12 décembre 1995, 2,2 millions de personnes étaient descendues dans la rue (1 million selon la police). 11 ans plus tôt, le 24 juin 1984, c'était une manifestation de droite, soutenue notamment par Jacques Chirac, VGE et Simone Weil (mais aussi par Mgr Lustiger) pour dénoncer le projet de loi Savary pour l'école laïque publique, qui a rassemblé 1,5 000 000 de manifestants (850 000 pour la police).

Une autre manifestation de droite qui est restée dans toutes les mémoires: celle du 30 mai 1968. Prévue pour soutenir le Général de Gaulle et le premier ministre Georges Pompidou, elle devait marquer la fin du mouvement de grève générale du mois de mai. 1 000 000 de personnes défile pour "mettre fin à la chienlit" incarnée par ces milliers d'ouvriers occupant leurs usines.

Avant 1968, les principaux mouvements de grève et manifestation ont eu lieu en 1947, à la fois pour une hausse des salaires, et pour protester contre l'éviction des ministres communistes (condition pour recevoir l'argent américain du plan Marshall). Avant la guerre, on se souvient bien sûr des grèves qui accompagnaient le Front Populaire, en 1936, et, chose rare, des manifestations de gauche pour soutenir le gouvernement. Car n'oublions pas que les congés payés ne se sont pas acquis sans grève, ni sans manifestation. Plus tôt encore, il y a eu les mouvements de manifestations socialistes dans les années 1910 pour protester contre la possibilité d'une guerre, jusqu'à l'assassinat de Jean Jaurès. Plus tôt encore, le mouvement des vignerons du Languedoc, en 1907, face auquel le 17ème régiment d'infanterie de ligne (gloire à lui) a refusé de réprimer les manifestants, et s'est joint à eux en armes et uniformes. J'arrête là mon historique, mais rien ne m'empêcherait de continuer pour évoquer la Commune de Paris (et ses échos en province), les journées de 1848, celles de 1830, voire même celles de 1789.

Pourquoi revenir sur cette histoire des manifestations en France? Parce que depuis le 19 mars, je n'arrête pas d'entendre, dans les médias, que la manifestation est une tradition française, et que cette gigantesque manifestation du 19 mars ne doit être vue que comme l'expression de cette tradition.

Ma réponse, je la formulerais ainsi: oui, la manifestation est une tradition française, car il est de tradition de ne pas se laisser faire face à l'injustice. Quand, dans l'histoire de France, le peuple et ses élus ont laissé faire l'injustice sans broncher, et c'est arrivé plusieurs fois, le résultat a toujours été le même: l'instauration d'une tyrannie totalitaire. Alors plutôt que de mépriser cette tradition (qui n'est d'ailleurs pas le domaine réservé de la gauche) j'invite sincèrement nos gouvernants à apprendre à la respecter, à l'écouter, et à en tirer les conséquences.

Le climat social est extrêmement tendu. Lors de son élection, Nicolas Sarkozy parlait d'en finir avec mai 1968. Si pour lui, cela signifiait "faire mieux" il est bien parti. Si cela signifiait "pouvoir à nouveau réprimer un mai 1968" il est sur la bonne voie. De tout coeur, j'espère que les forces politiques et syndicales sauront donner une suite à ce mouvement soutenu par 78% des Français, afin que Nicolas Sarkozy comprenne que si ses discours ont pu charmer l'opinion, ses actes ne la soumettront pas.
Retour à l'accueil