HADOPI - Le Net en France : black-outLa scène est inimaginable: des écrivains, par dizaines, des éditeurs, encore plus nombreux, des libraires, qui débarquent à toute vitesse, comme une tornade, dans une bibliothèque publique. Ils cassent les bureaux, brûlent leurs propres livres, et relèvent l'identité de tous ceux qui étaient présents dans la bibliothèque, ou avaient récemment emprunté des livres, pour pouvoir mieux les dénoncer à la justice.

La scène est inimaginable. Nous sommes d'accord.

Mais ce qui n'arriverait pas dans une bibliothèque est en train de se dérouler sous nos yeux, sur internet, à propos du P2P (peer to peer, c'est-à-dire les logiciels de partage gratuit de données).

Suspension de l'accès à internet avec interdiction de souscrire à un autre abonnement - et ce pour tout le foyer, même si seul un membre de la famille est responsable; ou pour toute l'entreprise même si seul un employé est responsable - sanctions financières allant jusqu'à 300 000 €, peine de prison jusqu'à 3 ans. On veut à tout prix faire comprendre que partager son goût pour la musique ou le cinéma, c'est un crime. Si on veut partager, il faut faire des bénéfices, car si on ne gagne rien, on crée une concurrence déloyale qui, vous vous en doutez, ne plaît pas à notre gouvernement.

Pourtant, je ne crois pas me tromper en affirmant que ces mesures répressives n'arrêteront pas le progrès technique, ni la solidarité qui en est née.

Si aujourd'hui certains musiciens sont aussi riches, c'est grâce aux progrès techniques du siècle dernier. Avant l'invention du gramophone en 1888, le seul moyen d'écouter de la musique était de se rendre à un concert. Avec le disque, les artistes ont pu développer un nouveau type d'art musical: l'enregistrement en studio. Depuis le premier disque d'Emile Berliner à 70 tours, le format s'est réduit, la qualité s'est améliorée, la durée de vie s'est allongée. Il est indéniable que durant tout le XXème siècle, les progrès dans la diffusion de musique ont été significatifs. Qui peut croire qu'une loi, aussi répréssive soit-elle, pourra mettre fin à cette évolution?

Alors oui, il est probable que même les artistes les plus célèbres seront obligés de remonter sur scène, de renouer le contact avec leur public. On peut aussi envisager que des progrès soient faits, au niveau créatif, pour rendre le CD plus intéressant que le MP3. Par exemple, les Beatles (qui n'ont pas eu le temps de connaître la crise du disque) ont cessé de faire des concerts à partir de 1965. Mais dès lors, ils ont travaillé avec beaucoup plus d'originalité leurs pochettes d'albums, n'hésitant pas à y incorporer des cadeaux (posters, photos etc...) On connait aussi la célèbre pochette de l'album Sticky Fingers des Rolling Stones, sur laquelle la braguette du jean de Mick Jagger pouvait être ouverte et fermée par l'acheteur du disque. D'autres pistes sont aussi à explorer par les artistes, notamment du côté de ce qu'on appelle le "concept album" dont l'idée est de lier les chansons les unes aux autres pour que l'album entier soit cohérent.

Du côté des producteurs et des distributeurs de disque, un effort est également nécessaire: si les prix des CD restent toujours entre 15 et 25€, il ne faut pas s'étonner que les consommateurs hésitent à en acheter. Personnellement, j'achèterais beaucoup plus de disques, s'ils étaient à un prix raisonnable (et je pourrais donc dépenser plus d'argent en disques, car j'estimerais en avoir pour mon argent).

Je trouve ce recours à la loi très symbolique. Des artistes extrêmement riches - qu'ils soient de gauche ou de droite - font appel au gouvernement pour ne pas avoir à remonter sur scène pour gagner leur vie. Certains jeunes artistes confessent même que c'est internet qui les a fait connaître (Lorie, BB Brunes...) mais qu'une fois connus, ça les arrange moins. Au cinéma, c'est encore plus cynique: l'année 2008 est une année record en termes d'entrées en salles, et 2009 s'annonce au moins aussi bonne. Les artistes et producteurs disent donc qu'ils gagnent de l'argent, mais qu'ils aimeraient en gagner plus en sanctionnant les internautes.

Enfin, un dernier point plus formel qui me chiffonne: la loi confie à des enquêteurs privés, et des sociétés impliquées dans la vente de données musicales ou cinématographiques, le soin de constater des infractions, or il est de tradition dans la loi française que la constatation d'infraction soit un domaine réservé à la police. Est-ce un premier pas pour une ouverture à la concurrence de la police?
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