4 février 2007. La campagne présidentielle bat son plein dans toute la France. Nous sommes un dimanche matin, et Lounis Ibadioune, rentré du travail depuis quelques heures, met son bonnet rouge: il ne fait pas chaud, dehors. Il travaille de nuit, mais ni la fatigue ni le froid n'ont jamais arrêté sa conviction politique - Lounis est un militant communiste depuis plus de 20 ans. Alors comme chaque dimanche, il se rend sur le marché Dejean, dans le 18ème arrondissement de Paris, pour y vendre l'Humanité, l'Humanité Dimanche, et Pif Gadget.

Tout se passe comme tous les dimanches, oui, mais cette fois, une patrouille de police a décidé de chercher des noises. Un gardien de la paix  dresse une contravention à Lounis, pour "vente de denrée non périssable sur la voie publique" et précise entre parenthèses "journal Pif". L'ouvrier en question vend depuis des années, tous les dimanches, son journal au même endroit. Il n'en retire pas un seul centime, puisque tout le bénéfice revient au journal. Aussi décide-t-il de ne pas payer l'amende, qu'il considère comme injustifiée. Le gardien de la paix, qui a visiblement un problème avec Pif Gadget, dépose une main-courante. Son supérieur, officier, lui donne l'ordre de "laisser tomber", mais c'était ignorer que nous avions affaire à un objecteur de conscience. Le dossier est envoyé au ministère public, où il traîne quelques mois.

Entre temps, Nicolas Sarkozy devient président de la République, et la France, qui était de droite, devient de droite "décomplexée". Faut-il rappeler que Jacques Chirac a avoué avoir lui-même vendu l'Humanité sur des marchés pendant sa jeunesse? (Nicolas Sarkozy n'a jamais fait cet aveu). Le procureur de la République s'empare du dossier, et, plutôt que de le classer sans suite, comme on le fait en général dans les affaires sans fondement, il décide de poursuivre Lounis Ibadioune.

Le Parti Communiste s'indigne, on l'imagine, mais il n'est pas le seul. Les réactions se multiplient dans la presse: Libération, le Canard enchaîné, Charlie Hebdo, tout le monde s'indigne de ce qui semble une grave atteinte à la liberté politique. S'attendant à une affaire épineuse, le ministère public ordonne une enquête pour rechercher des précédents. Malheureusement, il n'y a que deux périodes en France où des vendeurs de l'Humanité ont été poursuivis (ceci dit, ici, c'est bien pour Pif, et non pour l'Huma qu'il était poursuivi...) Deux périodes disais-je: la première étant de 1940 à 1944, où, en effet, vendre l'Humanité était un crime pouvant mener en prison voire à la mort, et en 1962, où, face aux difficultés de la guerre d'Algérie, le Général de Gaulle a décidé de censurer le quotidien communiste. Là aussi, des vendeurs ont été inquiétés par la justice. Hormis ces deux périodes, jamais depuis 1904 (date de fondation du journal par Jean Jaurès), jamais, donc, un vendeur n'était passé devant les tribunaux. Une première hautement significative.

Après une plaidoirie enflammée de Me Magnon, l'accusé a été relaxé. Une bonne nouvelle pour la démocratie? Oui, tout de même, mais ne nous réjouissons pas trop vite: s'il est allé jusqu'au tribunal, c'est déjà une très mauvaise nouvelle. Cependant, puisque ce blog a vocation à être une lueur d'espoir, félicitons-nous de cette relaxe, et félicitons également le juge qui a pris la bonne décision!
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