... il n'est point d'éloge flatteur."  Vous connaissez peut-être cette célèbre citation du Mariage de Figaro de Beaumarchais. Le journal qui utilise cette citation en exergue, le bien-nommé Figaro, me conduit à certaines réflexions. Aujourd'hui, je ne suis pas le seul à ressentir une grande difficulté dans la presse française.

Il y a quelques années, un ami tunisien m'a montré un journal de son pays, et m'a expliqué qu'aucune contestation n'y était envisageable, puisque toutes les premières pages relataient l'agenda du président Ben Ali, et les suivantes celui de ses ministres. En France, nous avons une multitude de journaux, qui se divisent en deux classes. Il y a les journaux gratuits, et les journaux payants.

Parmi les journaux gratuits, les principaux sont
20 minutes, Direct Soir, et Matin Plus. On reproche souvent à 20 minutes de se contenter de reprendre des dépêches d'agences, ce qui n'est pas totalement vrai, mais pas totalement faux. Ce journal est édité dans plusieurs pays d'Europe par un magnat de la presse norvégien, qui se trouve être aussi actionnaire majoritaire de Métro, le "concurrent direct". Direct Soir, Direct Matin, et Matin Plus, quant à eux, sont édités par l'industriel Vincent Bolloré, grand ami du président le la République, et dont on se souvient qu'il lui avait prêté son yacht pour fêter la victoire de l'UMP aux présidentielles. La presse gratuite, dont la majorité est donc entre les mains de M.Bolloré, possède un indéniable pouvoir de propagande, dans la mesure où elle est distribuée gratuitement tous les matins à des milliers de français qui vont travailler, pas encore bien reveillés. Devinez qui est l'homme que l'on voit le plus souvent à la une des journaux gratuits (et rarement avec une légende négative)? Un indice, il exerce la plus haute fonction de l'Etat.

Quant aux journaux payants, ils sont bien plus nombreux, mais de moins en moins lus. Les principaux au niveau national sont
Le Monde, Le Parisien, Le Figaro, et Libération. Cherchons un petit peu quelle peut-être la cause de cette désaffection. Il y a certes la concurrence déloyale des journaux gratuits et d'internet. Mais le contenu rédactionnel et la richesse des journaux payants devraient compenser. Le problème est justement qu'ils ne compensent pas. Le Figaro, qui est à peu de choses près l'organe central de l'UMP, n'intéresse personne sinon ceux qui ont envie de lire du bien de leur président (et ça se fait rare ces temps-ci).
Le Monde, qui se veut une figure de référence de la neutralité et de l'éthique journalistique, a misé, depuis 2005, sur un format privilégiant des articles courts, avec moins de recherche de fond, moins d'étude profonde des idées, et plus de faits bruts. Si c'est pour lire ce genre de choses, on comprend que les gens préfèrent la presse gratuite ou internet. Il est à noter que le président du conseil de surveillance du Monde est un certain Louis Schweitzer, ami de Nicolas Sarkozy, et président d'honneur du MEDEF.
Le Parisien, qui, en apparence, n'est pas lié à l'Elysée, puisque dirigé par la famille Amaury (dynastie d'hommes d'affaires organisant des événements sportifs comme le Paris-Dakar, et dirigeant de nombreux titres de presse et une chaîne de TV), semble pourtant, depuis 2007, avoir prêté allégeance à Nicolas Sarkozy, sinon par intérêt politique, au moins par démagogie, faisant le pari que le discours sécuritaire continuera de plaire tant qu'il sera relayé par la presse.
Libération, enfin, est censé incarner la presse d'opposition. Pourtant, de plus en plus de voix s'élèvent contre un journal à qui la gauche reproche d'avoir pris un "tournant libéral". Je ne sais pas si le rachat du titre par Edouard de Rothschild y est pour quelque chose, mais j'avoue me poser sérieusement la question.

Autour de la presse écrite, il y a bien sûr la télévision, qui reste le principal média en France.
TF1, la première chaîne française, appartient à Martin Bouygues, témoin du mariage de Nicolas Sarkozy, et parrain du petit Louis Sarkozy. France 2, France 3, France 4, France 5, Arte, France Ô, France 24, et La Chaîne Parlementaire sont des chaînes du service public, elles dépendent donc directement ou indirectement du gouvernement. Quant à M6, la chaîne est détenue par le baron milliardaire Albert Frère.

Quand Nicolas Sarkozy a, plusieurs fois, signalé à des groupes de journalistes qui le titillaient "c'est drôle, je connais tous vos patrons." Personne à part lui n'a vraiment trouvé ça drôle. Ce n'était que la vérité, et une assez inquiétante vérité. Devant journalistes, il lui est arrivé d'appeler Edouard de Rothschild pour lui signifier qu'il avait "acheté un journal de merde". Bizarrement, l'information n'a pas paru dans
Libération.

Je ne dis pas que, comme en Tunisie, la presse est exclusivement occupée par le président, et qu'aucune contestation n'est possible. Je me demande simplement s'il est digne d'une démocratie que le pouvoir puisse ainsi contrôler l'ensemble des médias. Il paraît impossible, aujourd'hui, de tirer un journal indépendant. On connaît l'attaque inadmissible que la police a fait sur la personne de Vittorio de Filippis, journaliste à
Libération. On sait aussi que la une de Courrier International (propriété de Lagardère) a été censurée parce qu'elle disait "vu de l'étranger: Sarkozy, ce grand malade". On se souvient que des gendarmes ont fait irruption dans les locaux du
Canard Enchaîné pour tenter d'extorquer la révélation de leurs sources à des journalistes.  On garde aussi en mémoire les dossiers photos imposés à Paris-Match par l''Elysée, les trucages photographiques de Paris-Match et du Figaro, et bien sûr, le renvoi du directeur de Paris-Match, sur demande du président. Je crois que tout ceci est une manoeuvre cohérente et claire.Si un journaliste souhaite s'opposer véritablement au pouvoir, il devra faire face à son propre patron, ou à défaut, à la police. Ca laisse à réflechir.

Ah, j'ai une citation qui pourrait plaire aux journalistes du Figaro (et à leurs lecteurs): "Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur." Je me demande où je peux l'avoir lue.
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Voici, pour compléter l'article, un tableau simplifié de certaines des personnes d'influence dans les grands titres de presse français:

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