L’an dernier, Valérie Pécresse essuyait son premier mouvement étudiant. Il s’agissait de contester la loi relative aux Libertés et Responsabilités des Universités. Cette loi, décrite par le gouvernement comme « loi d’autonomie des universités » n’a jamais été acceptée par les étudiants, mais leur avis n’a pas été consulté pour son vote. L’idée principale de cette loi est de rendre autonomes les financements des universités, et notamment en faisant appel à des apports extérieurs. De façon concrète, une université peut intégrer un chef d’entreprise dans son conseil d’administration, afin qu’il crée une filière d’études propre à son entreprise. La filière serait financée par l’entreprise, et les étudiants seraient embauchés à la fin du cursus. Une pas-si-mauvaise-idée, à première vue. Pourtant, plusieurs exemples en Italie et dans les essais en France nous montrent clairement les dangers :


Une entreprise finance un cursus. Des centaines d’étudiants s’y engagent. 5 ans plus tard, l’entreprise connaît des problèmes, et choisit de délocaliser vers un pays où la main-d’œuvre est moins chère. Les étudiants ont fait 5 ans d’études qui ne leur serviront jamais à rien, ils n’ont pas d’emploi, un diplôme reconnu nulle-part, et peuvent recommencer depuis le début.

Un autre problème se pose. Si on imagine sans mal que des entrepreneurs veuillent financer des cursus d’économie, d’informatique, de droit, de sciences appliquées… Qu’en est-il des sciences humaines ? des langues (et en particulier des langues rares ou anciennes) ?  des matières dites littéraires ? Quel patron investira l’argent de son entreprise dans des filières qui ne sont pas directement rentables ? Cette « autonomie » n’en est pas une, c’est même le contraire : elle ne rend pas les universités autonomes, mais dépendantes des apports extérieurs. Il s’agit d’un désengagement de l’état qui ne dit pas son nom.


Toujours dans cette optique d’autonomie, les « plans licence » proposés par le ministère de l’enseignement supérieur à partir de juin dernier sont tout aussi inquiétants. Sous prétexte d’améliorer les chiffres de réussite en licence, la ministre semble considérer qu’il serait juste de vider la licence de son contenu : deux années pluridisciplinaires, et une année de spécialisation dans une matière. En somme, un étudiant pourrait avoir une licence d’Histoire en n’ayant fait qu’une seule année d’Histoire. Si on met ça à côté des projets de suppression du CAPES et de l’Agrégation annoncés par le président de la République, on peut se poser plus de questions encore. Les concours de l’enseignement supprimés, un étudiant deviendra professeur à l’issu d’un master propre à l’enseignement. Ainsi, une seule année d’études spécifiques à la matière enseignée suffira, deux années de formation à la pédagogie, et au final, aucune certitude d’avoir un poste, contrairement à la situation actuelle, où la réussite au concours assure un poste devant élèves l’année suivante. Qu’obtiendra-t-on ? Des enseignants moins nombreux, et moins bien formés. Si j’avais l’esprit retors, je dirais que cette situation permettra de rendre l’école publique assez mauvaise pour favoriser largement le privé. Mais je n’ai pas l’esprit retors, donc je ne le dirai pas.


Mais tout ceci n’explique pas la grogne des enseignants d’université. En effet, ceux-ci sont préoccupés par une autre idée sortie du grand chapeau de Mme Pécresse. Il s’agit d’une réforme du statut des enseignants-chercheurs (à savoir ceux qui enseignent à l’université). Cette réforme rend toujours plus puissant le CNU (Conseil National des Universités), un organe national en partie élu par les universitaires, et en partie contrôlé par le gouvernement. Ainsi, le CNU devra évaluer les enseignants tous les 4 ans, pour déterminer leur mérite. Cette évaluation déterminera le nombre d’heures qu’ils auront à effectuer. Par ailleurs, les présidents d’université pourront également choisir qui, parmi les promus du CNU, pourra obtenir une promotion effective en termes de temps de travail.

Les étudiants et les enseignants ont compris que le service public ne pouvait pas fonctionner « au mérite ». Cette idée à laquelle tient tant notre gouvernement n’a pas de sens : comment déterminer le mérite d’un enseignant ? Ce sera principalement fait à l’étendue de ses publications. D’ailleurs, de nombreuses disciplines n’étant pas représentées au CNU, on verra des enseignants évaluer des collègues d’une autre matière.


Dans les universités, le 2nd semestre commence à peine, mais déjà les notes du premier sont retenues par les enseignants, et de vastes assemblées générales mixtes votent la grève illimitée. Les 900 postes supprimées dans l’enseignement supérieur ne sont pas pour calmer les choses. Je crois que ce semestre risque d’être assez agité, si le gouvernement considère que ne pas perdre la face, c’est lutter contre ceux qu’il doit servir.

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