« L’Histoire, c’est ennuyeux, et ça ne sert pas à grand-chose. » Voilà ce que j’ai lu sur FaceBook, la semaine dernière, de la part d’un lycéen bien content que le gouvernement retire l’Histoire du tronc commun des classes de première et terminale.

L’UMP, qui s’y connaît en Histoire, a donc compris qu’alléger les lycéens de ce poids qu’est l’apprentissage d’une matière ennuyeuse permettait de créer des citoyens idéaux. Le citoyen idéal, c’est le citoyen qui vote en fonction du programme qu’on lui donne à lire, et des discours qu’on lui donne à entendre. Le citoyen idéal, c’est celui qui est assez intelligent pour comprendre que si TF1 fait un reportage sur les fraudes à la sécurité sociale, c’est qu’il faut voter pour le candidat qui va la supprimer (la sécu, pas TF1).

Malheureusement, le citoyen qui a étudié l’Histoire (aux frais du contribuable, en plus !) voit un peu plus loin que ce qu’on lui offre. Il sait par exemple que ceux qui ont intérêt à effacer l’Histoire n’ont pas leur place au pouvoir. Quand on connaît l’Histoire de France, on sait jusqu’où peuvent entraîner l’ignorance et la soumission. Quand on connaît l’Histoire de l’Europe, on sait jusqu’où peut entraîner le rejet de l’étranger. Quand on connaît l’Histoire du monde, on sait où nous conduisent irrémédiablement les hommes providentiels.

Si vous attendez de moi des raccourcis historiques et des amalgames, pour dénoncer la situation actuelle, vous êtes mal tombé. Je ne le ferai pas. L’Histoire appartient à l’Histoire, et je ne suis pas de ceux qui pensent qu’elle se répète. En revanche, je crois que l’Histoire passée inspire ceux qui font l’Histoire présente.

Pourtant, il y a un problème avec l’Histoire. Le problème avec l’Histoire, c’est qu’elle n’est ni simple, ni conciliante. Il est très simple de dire « un génocide, c’est quand on tue beaucoup de monde. » Et ça permet à M. Bouteflika de dénoncer un génocide commis par les Français en Algérie. L’avantage, c’est que tout perd son sens. La guerre d’Algérie, qui est un des nombreux crimes odieux de l’Histoire de France, devient un « sujet de polémique politique », et les génocides sont réduits au rang de massacres.

J’ai milité, ces derniers temps, pour une conviction qui est la mienne (mais je peux comprendre qu’on ne la partage pas). Cette conviction est que l’attaque d’Israël contre la bande de Gaza n’est pas une défense de sa population, mais une agression contre des populations civiles désœuvrées. Cette attaque, j’ai eu l’occasion de le dire dans une précédente note, ne sert qu’à renforcer le pouvoir des extrémismes religieux. Dans ma protestation contre l’opération militaire israélienne, j’ai été heurté à deux murs. Dans les deux cas, il s’agissait de gens qui ne parvenaient pas à comprendre que l’on pouvait (comme c’est mon cas) s’opposer à la politique israélienne sans soutenir les groupes religieux palestiniens. Le premier mur est venu des pro-israéliens, qui m’ont accusé tête baissée de soutenir le Hamas, et m’ont aligné des arguments pour m’expliquer que les islamistes étaient très méchants. Le second mur est venu des pro-Hamas, qui m’ont expliqué que peu importaient les idées fondatrices de ces derniers, pourvu qu’ils luttent contre une occupation sauvage et illégale.

Dans un cas comme dans l’autre, je ne peux pas m’empêcher de repenser à mes cours d’Histoire. Nous avons d’un côté des gens qui ne comprennent pas qu’accepter l’occupation militaire d’un pays, et le meurtre de milliers de civils, quelle que soit la raison, ce n’est qu’une façon de favoriser l’extrémisme inverse. De l’autre côté, nous avons des gens qui ignorent que défendre une cause opposée à la nôtre sous prétexte d’un ennemi commun, ça ne mène qu’à la destruction, et à la désolation.

Mais puisque je parle d’Histoire, je vais aborder un sujet sensible. J’ai entendu souvent des gens comparer tel chef d’état à Hitler, tel pays au régime nazi, tel conflit à la Shoah, etc… J’ai aussi vu des gens portant des banderoles assimilant l’attaque de Gaza à la Shoah. Il s’agit précisément de ce que l’absence d’enseignement d’Histoire risque d’engendrer à plus grande échelle : des amalgames et des confusions terribles. Oui, Israël tue des civils à Gaza. Oui, des innocents meurent. Oui, les pertes palestiniennes sont disproportionnées en comparaison aux pertes israéliennes. Mais cela en fait-il un génocide ? Non. Malgré toute l’antipathie que j’ai pour l’opération israélienne à Gaza, je ne crois pas que son objectif soit d’exterminer la population palestinienne. Israël veut peut-être détruire le Hamas, et le Hamas se fond probablement dans la population. Le résultat est désastreux, mais ça ne s’appelle pas un génocide, et ça n’a rien à voir avec le fait de construire des camps d’extermination pour assassiner un peuple de façon industrielle. Qu’on ne se trompe pas, je ne suis pas en train de jouer à « qui fait le pire » mais je m’offusque de raccourcis historiques dangereux.

Tout de suite, l’Histoire prend une dimension différente de celle d’une « matière qui n’intéresse personne ». Et elle est d’autant plus importante, cette matière, que depuis toujours, nul n’a eu de cesse que de l’attaquer. Sa Sainteté le Pape lui-même - que son expérience aux Jeunesses Hitlériennes devrait pourtant éclairer sur l’histoire de la seconde guerre mondiale – a justement décidé de réhabiliter quatre évêques négationnistes et extrémistes (entendez par là qu’ils sont antisémites et antimusulmans, notamment).

Je ne demande à personne d’être d’accord avec mes idées. Tout ce que je souhaite, c’est que chacun ait les moyens de se faire les siennes propres. Des idées qui ne soient pas dictées par le pouvoir (politique ou financier), par les médias ou par l’Eglise. Je ne demande pas aux gens de se battre à mes côtés dans les luttes politiques qui sont les miennes, j’aimerais juste que chacun ait de quoi fonder ses propres luttes et ses propres silences.

Dans les années 1950, le dramaturge Bertolt Brecht appelait les spectateurs à prendre garde contre les démons qui avaient fait tant de mal quelques années plus tôt. Il prévenait, d’une phrase restée célèbre, et malheureusement toujours actuelle :

« Vous, apprenez à voir, plutôt que de rester les yeux ronds. Agissez au lieu de bavarder. Voilà ce qui aurait pour un peu dominé le monde ! Les peuples en ont eu raison, mais il ne faut pas nous chanter victoire, il est encore trop tôt : le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde
Retour à l'accueil